Père



Purée ! C’est pas vrai, peste le gars à côté de moi. Cela faisait quinze minutes qu’il matait une vidéo de gaming s’excitant à chacun des exploits d’un petit coréen confiné dans une boîte à sardine. Ouais je sais, je suis souvent borderline… Qu’est-ce que j’en sais que c’est un Coréen. Ce pourrait être un Chinois ou même un Américain… Et c’est vrai.

Mon pauvre voisin quitte YouTube aussitôt pour donner un coup de fil. Sa discussion avec sa copine promet d’être houleuse. Comment je le sais ? Il a eu cette manière de trépigner du pied à l’instant où la tonalité a commencé, comme s’il priait au-dedans de lui qu’elle ne réponde pas. Son geste s’est amplifié au moment où il a dit “allo”.

Je détourne le regard comme pour lui laisser un peu d’intimité et m’éloigne de quelques pas. Le train de 45 a été supprimé, tout comme celui de 18h00. C’est ce qu’il doit maintenant annoncer. Moi, je me suis contenté d’un sms. Mais je n’ai pas été tout à fait honnête. Je lui ai dit que j’allais avec des amis boire un verre sur Paris, ce qui est tout à fait faux. Mais ce soir je n’ai pas le courage d’aller la retrouver.

Elle c’est ma femme, au tour de taille d’un mètre et trente-neuf centimètres. Sa date d’accouchement est prévue dans un mois et depuis à peu près ce temps, je n’arrive plus à dormir. Je n’ai pas envie de rentrer, de faire comme si j’étais heureux alors qu’en moi il y a ce maudit serpent qui rampe dans mes entrailles. Ce soir, ai-je décidé, je vais errer dans la ville à la recherche d’une bouffée d’air.

Dans le RER, les gens sont serrés les uns contre les autres. A chaque station le flot continu de voyageurs pris en otage par les perturbations prend d’assaut le wagon déjà noir de monde. J’essaye de trouver une place dans le compartiment haut. Pour une bouffée d’air, c’est raté ! Mais je suis bon joueur. Ou plus justement, je me souviens du sms/mensonge que j’ai envoyé il y a près d’une heure et demi et je me dis que je suis mal placé pour me plaindre.

Arrivé à Bibliothèque François Mitterrand je m’extirpe de ma haute forteresse et me retrouve à piétiner à deux millimètres de la personne qui me précède. Sortie Tolbiac et me voici enfin dans la nuit glacée de Paris : mon errance débute.


J’aime la saveur exotique du treizième. Après une brioche à la viande rapidement engloutie, je me lance dans mon Pari(s) by night. Le vent froid et puissant s’insinue jusque dans mes chairs. Je hausse les épaules pour m’en protéger et j’avance tête basse. Les gens sont-ils réellement heureux. Je les regarde se presser et rire, se presser et se taire, mines fermées, le regard neutre ou cherchant dans la nuit illuminée des phares et lampadaires un visage ou un lieu familier. Moi je cherche un sens. Un sens à ce mètre trente-neuf qui m’attend à la maison. La soudaine évocation de ce ventre qui ne cesse de grossir comme mon angoisse me laisse pantelant. Je trouve un banc et m’assoit. Je ne suis pas très loin de République.

Sur le Boulevard Richard-Lenoir se croisent toute sorte de populations. Je ne pensais pas d’ailleurs que je verrai tant de gens que tout sépare. -Paris c’est magique ! Étudiants, migrants, sans-abris et même des familles. Tout ce petit monde se presse et s’offre à mon regard attentif, mon regard pénétrant et intrusif tentant de savoir si eux sont heureux.

L’un de ces parigots apparaît dans mon champ de vision. C’est un grand blond athlétique beau de figure. Le style de mec qui doit certainement faire tourner la tête des femmes. Il tient contre lui un petit-homme encapuchonné. Sa vision me retourne l’esprit. Je les regarde passer devant moi, serrés l’un contre l’autre. Ils discutent tous les deux. Leurs rires et le timbre de leurs voix ne me quittent pas. Il me hante même. Il y a quelque chose dans leur relation qui reste imperméable à ma compréhension. Et le simple fait que cela m’échappe me met dans une rage terrible. Je me lève et m’en vais. - Putain de merde tout ça me fait chier !

Je n’écoute même plus l’esprit qui est en moi. J’en ai plus rien à cirer de tout ça. Je pense moi à mon propre père qui m’a abandonné. A cet homme infâme que j’ai recherché et traqué et qui malgré tous mes efforts n’a jamais voulu de moi. Comment avec cette histoire pourrais-je être père. Ce mètre trente-neuf ne me laisse pas tranquille. Et si moi aussi je devenais ce même être immonde qui m’a abandonné ? Et si j’explosais en plein vol et désertais mon foyer au bout de quelques mois, quelques années ? Ne suis-je pas le fils de mon père ?

A la place de la République, quelque chose m’attire vers un groupe de jeunes qui donne un spectacle de rue. La danse et la musique urbaine ça n’a jamais été mon truc. Mais là j’ai besoin de me vider l’esprit et de penser à autre chose. Je sens l’angoisse tenailler mon coeur et l’air me manque. Il me faut penser à autre chose. - Pense à autre chose, me dis-je au-dedans de moi. Je tente d’appliquer mon âme à suivre ce commandement, mais le visage de mon père que j’ai retrouvé mourant est comme imprimé devant mes yeux. Et je sais ce que cela veut dire.

Je tourne les talons et m’enfuis. Je cours comme si j’étais poursuivi par le diable en personne. Je sens l’air s’engouffrer dans mes poumons et le vent fouetter mon visage. Mes gestes, désordonnés, me ralentissent ; l’air commence à manquer : je suffoque ; et mes muscles me font mal. J’abandonne. Je lutte pour reprendre mon souffle, les mains posées sur mes hanches. Ma tête balancée en arrière est ivre d’efforts. J’ouvre les yeux et contemple la nuit noire.

- Monsieur ! Monsieur, entends-je dans mon dos.

Une jeune femme belle comme le jour s’arrête à ma hauteur. La blondeur de ses cheveux et ses yeux verts amandes sont comme un phare de grâce. Je la regarde étonné, ne comprenant pas pourquoi elle me court après. Comme réponse, elle me tend mon portefeuille qui a dû tomber lors de mon échappée. Je le prends et la remercie. Alors que je m’attends à ce qu’elle s’en aille, elle reste devant moi à m’observer.

Un peu gêné, je me hâte de sortir mon portefeuille et je lui tends un billet de vingt euros, pensant que c’était ce qu’elle attendait.

- La réponse que vous attendez est non, dit-elle soudainement. Dieu veut que vous sachiez que la faute des pères n’est pas forcément celle des fils. Il veut que vous lui fassiez confiance et que vous regardiez à lui dans les moindres détails de votre vie. Vous serez le père que vous avez rêvé d’avoir.

Elle conclut par un sourire pincé. Me salue d’un geste de la tête et part comme elle est arrivée. Je la regarde s’éloigner estomaqué de ce qui vient de se passer.

- Tu ne voulais pas m’écouter, dit une voix au-dedans de moi. Aurais-tu préféré que je te parle par un âne ?

Je n’ose pas lui répondre. Je hoche la tête parce que j’ai compris la leçon et m’en vais. J’entre par la première bouche de métro que je trouve et retourne chez moi.


Dans le RER A qui me ramène chez moi, je songe à la bonté de Dieu et je pleure. Ce soir-là je rentre chez moi en homme nouveau. Il est fort possible que demain je fasse à nouveau des erreurs, mais je me relèverai toujours.

Je retrouve ma Lucille endormie. Je me couche près d’elle et reste longtemps à l’observer. Elle se tourne vers moi. Son mètre trente-neuf qui m’obsède et là devant moi. Je le regarde. Je suis sûr que s’il le pouvait il me regarderait. Je pose ma main sur lui et m’approche délicatement sans faire de bruit ni de geste brusque pour ne pas réveiller Lucille.

- Cette nuit, dis-je, je te fais la promesse d’être un papa aimant, juste et patient. Je ne serai peut-être pas le meilleur des pères, mais je serai, avec l’aide de Dieu, celui qu’il te faut Zoé.

Je pose un doux baiser sur le mètre trente-neuf qui abrite ma fille et me couche comme si de rien n’était.

-Je t’avais dit qu’elle s’appelait Zoé, murmure Lucille en se lovant tout contre moi. Je la regarde ; elle me regarde. Nous rions.

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