Antony





Je me sens comme bousculé. Je me retourne comme pour conjurer ce cauchemar qui me dérange le sommeil paisible dans lequel je me suis laissé aller.


- Réveille-toi, merde, entends-je tonner une voix.


J’ouvre les yeux. Hagard, je me retrouve nez à nez avec mon cousin. Son regard noir, me fait comprendre que quelque chose ne va pas. Je m’inquiète et lui demande si quelqu’un est mort. Sinon pour quelle raison me réveillerait-il en pleine nuit. Mais je suis loin de comprendre ce qui se passe.


A l’entrée de la chambre je vois un sac noir. Mon sac de voyage qui m’accompagnait lorsque je suis arrivé du bled. Je reste interdit.


-Lève-toi, Amar ! m’ordonne-t-il.


Je m’exécute aussitôt. C’est vrai qu’une semaine après mon arrivée, j’ai bien compris que j’étais de trop dans cette maison. Marwa, la femme de mon cousin n’a jamais apprécié ma tête. Elle m’en a tout de suite fait voir de toutes les couleurs. Moi je savais pour quelle raison j’étais en France si bien que je n’avais jamais répondu à ses provocations. Mon plan était clair : je devais me trouver un petit boulot qui me permette de suivre mes cours et parvenir à me trouver un toit qui me permette de vivre décemment. Je devais réviser ce plan.


Dans la pénombre de la nuit, je ferme tant que je peux ma veste. On est en plein mois d’Octobre et déjà les températures sont en-dessous de 10. Je ne connais rien dans ce pays. J’erre ici et là, marchant au gré de mon envie, sans but, sans dire un mot. Sous mon crâne un tas de réflexions et de peurs s’entremêlent. Je suis totalement abattu. Que vais-je faire ? Où dois-je me rendre ? A qui puis-je demander de l’aide. Anouar est ma seule famille à Paris ; je suis totalement livré à moi-même !


Je parviens à trouver un noctilien qui me ramène sur Paris. Là encore je marche sans but et échoue aux aurores dans un Starbucks où avec l’argent que j’ai sur moi, je parviens à m’acheter un grand Americano, histoire de me réchauffer un peu. Je déteste le café, mais aujourd’hui, il m’en faut un. Et je songe à ce rêve stupide que j’avais de venir en France. Comme je regrette... Comme je regrette les années de privation à travailler trois fois plus que les autres pour réussir et avoir le meilleur des bulletins. Comme je regrette de ne pas être resté auprès de ma mère. Si je n’étais pas venu je serai attablé avec elle à cette heure, prenant un petit-déjeuner copieux qu’elle m’aurait fait avec amour. La chaleur et la douceur de sa présence me manque cruellement. Je pleure.


J’attends dix heures pour me rendre à la fac avec mon sac. J’ai discrètement fait un brin toilette au Starbucks en priant que personne ne me surprenne. Mais j’ai été peu chanceux sur ce coup encore une fois. Un gars un peu perdu, est entré au moment où, mon sac largement ouvert, je rafraîchissais mes aisselles. Je fis comme si je ne l’avais pas vu. Mais au-dedans de moi, je mourrais de honte. Lui, ne fit pas attention à moi et alla se soulager. Dès qu’il ferma la porte, je rangeais dans la hâte mes affaires et me tirais sans demander mon reste.


Dans l’amphi de droit des affaires, je m’assieds là où je peux. Mokthar se presse vers moi et me raconte les mêmes stupidités qu’à son habitude. Sans les événements de cette nuit, j’aurais ri, mais là, j’avais ce rire forcé qui ne l’inquiéta pas. Après tout, même s’il m’avait demandé ce qui m’arrivait lui aurais-je parlé de ma situation ? Et si j’avais évoqué avec lui ma situation, qu’aurait-il fait pour moi ? Je savais qu’il avait bien assez de problèmes. Lui-même vivait depuis trois ans en France, trois ans sans papiers ! Il ne me serait d’aucun secours.


A la fin des cours, je m’échappe, toujours avec mon boulet de sac. Je n’ai pas du tout envie de traîner. Cette fois, pas de nécessité de rentrer le plus tard possible. Il n’y a plus de Marwa dans le paysage que je puisse déranger.


Je me mets en quête de trouver un lieu dans lequel je vais pouvoir passer une grande partie de la soirée à l’abri du froid et si possible dormir. Le RER A me semble la plus belle option. Et me voici à débouler dans la station Auber. A l'affichage, le prochain RER pour Disney est prévu dans 7 minutes. Je m’inquiète parce que je me doute qu’à cette heure, les rames risquent d’être bondées. Avec mon sac, comment vais-je faire ?


Alors que je suis en pleine interrogation, une dame m’aborde. Au début, je fais comme si je ne l’avais pas entendu. J’ai vissé mes écouteurs dans mes oreilles pour faire comme si j’étais occupé. Mais toute énergie dépensée est précieuse. Je ne peux pas me permettre de gâcher de la batterie à écouter de la musique. Mais la dame tenace ne me lâche pas et je l’entends hausser la voix, quasiment crier “Excusez-moi, jeune homme !”


A cet instant je pense à ma mère. Il ne m’est pas possible de continuer de feindre l’indifférence et je retire mes écouteurs pour me retrouver face à une petite dame boulotte au visage jovial. Et elle de dire avec une voix douce : “Excusez-moi, jeune homme !” Elle me demande si je vais bien. Et sans même attendre ma réponse, elle m’explique qu’elle est mamie et qu’à cause de cela, elle ne peut pas me laisser dans une telle détresse en plein Paris. Sa prolixité me dérange, mais elle a ce quelque chose qui me touche au fond de mon cœur. Et je ne sais pas pourquoi, je lui raconte tout de mon départ de l’Algérie à mon errance d’hier dans un Paris inconnu. Je la sentais réellement touchée par mon récit. Son attention et sa prévenance me bouleversèrent tellement que je me laissais aller, assis près d’elle sur les sièges souillés de la station. Nous sommes restés là une quarantaine de minutes avant qu’elle ne me propose de m’héberger le temps que j’arrive à trouver une solution pérenne.


Sincèrement, j’avoue avoir balisé sur tout le trajet, et avant de me laisser aller à dormir. Je m’imaginais qu’elle m’avait attiré pour obtenir quelque chose de moi. Peut-être allait-elle me tuer et me démembrer pour me manger sur plusieurs années J’allais rejoindre les cadavres d’autres jeunes hommes qu’elle avait amadoués comme moi. Mais je me suis bien entendu réveillé le lendemain.



Samira a pris soin de moi durant six longs mois. Et un jour, quand j’ai réussi à obtenir une chambre dans une résidence pour étudiants, je l’ai quittée, le cœur serré. Mais je n’ai pas manqué de la prendre dans mes bras et de la serrer fort contre mon cœur. Je ne crois pas en Dieu, mais cette femme a été pour moi un véritable ange sur mon chemin. Je l’ai remerciée de longues minutes, je pense que je ne voulais pas la quitter. Elle a tenu à m’accompagner jusqu’à la gare, mais je n’ai pas accepté. Il pleuvait des cordes et je refusais qu’elle attrape la mort à cause de moi.


Aujourd’hui je vais la voir. Penser à Samira me fait sourire dans le RER bondé. Antony est enfin là. Je sors de la rame et cours comme un enfant qui va retrouver sa mère à la fin d’une longue colonie de vacances. Pourtant ça ne fait que trois jours que je l’ai laissée, mais je ne sais pas, je me sens heureux. Me voilà hors de la station, plus que quelques mètres. Je compose le code, ouvre la porte à la volée, monte quatre à quatre les escaliers et me voici le cœur battant devant la porte. J’arrange mes vêtements et mes cheveux histoire de ne pas l’inquiéter. Une fois que tout est bien en place je sonne. Et…


- Qu’est-ce que je peux faire pour vous, me questionne une géante noire. Je fronce les sourcils, secoue la tête en m’excusant platement. Je me suis trompé d’étage ! Mais alors que je regarde le numéro, je palis. Je suis bien au troisième étage, porte de droite, qui se referme d’ailleurs après un long tchip…


Je sonne une nouvelle fois en espérant que la dame pourra me renseigner. Elle a la gentillesse de m’ouvrir une nouvelle fois, mais je comprends au regard qu’elle me jette que je n’ai pas intérêt à la déranger longtemps.


- Excusez-moi madame, lui dis-je de ma plus belle voix. Je cherche Samira Belhaoud. Elle m’a hébergé ici. Je suis parti, il y a à peine trois jours et je…


- Il n’y a pas de Samira ici, me répond-elle sèchement. J’ai une tête à m’appeler Samira ?


Pour me défendre je lui explique mon histoire. Je la vois me dévisager l’air inquiet dès que je lui explique la configuration de son appartement et tous les détails que j’y ai remarqué. A la fin de mon récit j’éclate en sanglots. Touchée, elle caresse mon bras avant de me faire entrer chez elle.


Elle me fait asseoir à table et me sert un verre d’eau. Je le vide aussitôt. Elle remplit mon verre une seconde fois et j’en fais de même. Elle finit par s’asseoir devant moi et soupire.


- Bon petit, commence-t-elle avec douceur. Je connais tout le monde dans cet immeuble et comme tu peux le voir c’est effectivement mon appartement que tu as décrit. Je crois que Dieu a beaucoup d’amour pour toi et je ne voudrais pas te laisser partir ainsi sans te dire que dans cette résidence comme dans celles d’à côté, il n’y a aucune Samira Belhaoud.


Je le regarde surpris et lui répond estomaqué :

- Ce serait alors un ange ?

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