Ce moi que je ne connais pas

Mis à jour : févr. 5

J'ai honte. Honte d'être ainsi…

Honte de l'aimer lui qui est si parfait.

Maman vient, Elle caresse mon visage

Et me dit que je suis très belle…

Qu'est-ce qu'elle peut mentir maman !

-23 septembre 2002-



"Alors ça fait quoi d'être la race inférieure ? " m'a dit un jeune homme blanc alors que je riais à la lecture d'un sms. Il était accompagné de trois autres ados qui pouffaient de rire. J'étais dans la ligne 4, à Saint-Germain-des-Près. Pas une âme émue par ce que je vivais. Ils tournaient tous le visage comme pour me prouver que j'étais invisible. Je sentis un abîme s'ouvrir sous mes pieds. Et ma chute semblait s'éterniser.

"Regardez-la, la guenon !" Les entendis-je rire entre eux. Je rangeais mon téléphone et restais interdite, interloquée par ce qui venait de m'arriver.

Sur le coup, j'ai fait comme si rien ne s'était passé. J'étais totalement intégrée et je me consolais avec l'idée que ce n'étaient que des jeunes cons qui s'étaient lancés un défi. Mais je ne cessai d'y penser. Et je ressassais la terreur que j'avais ressentie. Mais le pire était pour moi la réaction des autres. Et c'est ce qui me bouleversa. Ils avaient fait ressortir une facette de ma personnalité que je ne connaissais pas.

Ça m'a pris deux semaines après. La violence des émotions que je ressentais me cloua au lit. Je me sentais tout le temps lasse. Je traînais dans l'appartement, devenant ombre. La seule chose qui me distinguait des morts était le rythme lancinant de mon cœur qui me rendait folle. J'étais prise de flemme, plus rien ne me plaisait, plus rien ne me faisait envie. Pas même les séries stupides dont je me gavais pour meubler mon temps.

C'est ainsi que commencèrent les vacances de fin d'année, je ne répondais à aucun message, aucun appel… je faisais la morte et je désirais que l'on me prit comme tel. Cette pensée exerçait sur moi une attraction enivrante. Pourtant je n'étais pas encore décidée à me faire cette grâce ; je n'avais pas le courage de passer à l'acte.

Disons que je n'étais pas encore tout à fait mûre pour ça. Ou plus justement j'étais une mauviette ! J'avais bien la conviction que ma vie ne valait rien, mais sincèrement je ne me voyais pas non plus me l'ôter.

Mon tour de passe-passe favori était de me faire disparaître ! Je me laissais couler dans mon matelas, me recouvrais de ma couette et attendais que la maison se vide. Là je vivais dans le silence : me sustentais dans le silence, je le chérissais et le perdais pour quelques heures avant de le retrouver la nuit.

Quand je m'enfermais dans ma chambre, mes parents savaient qu'il ne servait à rien de chercher à me parler. Ils avaient appris avec le temps à vivre avec la lunatique alors quand le ciel était au beau fixe, ils riaient avec moi et quand ce n'était plus le cas et qu'on était plutôt dans un mood londonien eh bien… Ils n'étaient tout simplement pas là. En même temps que pouvaient-ils faire. Nous, les Nzonzi, on est jamais malade de la tête et du cœur. La seule personne qui l’avait été était mon grand oncle Ignace. Un pompier ! Un pompier parce qu’il fumait plus de dix cigarettes par jour. Ça lui avait réussi dans une certaine mesure. Il avait fini exactement comme il avait toujours vécu, au crématorium…

Mais les petits oisillons dans la tête ou la glace dans le cœur, ça mes parents ne connaissaient pas. Ils se disaient simplement que je me reposais de mes durs labeurs. De mes durs labeurs ils entendaient par là les partiels. De mes durs labeurs...

Leur ignorance m'arrangeait. Il ne m'était pas possible de formuler une parole sans m'effondrer en pleurs : s'ils s'étaient mis à me poser des questions, je leur aurais déversé une mer ! On aurait pas été plus avancé que ça.

La nouvelle année approchant, maman décida que ça n’avait que trop duré. Même si je ne m’étais effondrée qu’après les partiels, elle commençait de comprendre que cet étrange rituel risquait de nuire à mes études et là ce n’était juste pas possible.

Après trois semaines de pantouflage, apparut celle qui bientôt ne serait plus ma meilleure amie. Mais ni elle, ni moi, ne le savions. Fanny et moi c’était une histoire d’amour de quinze ans. On s’était rencontrées en CP et on s’était tout de suite kiffées. On se fichait de la couleur de peau de chacune. On ne la voyait pas ! Elle était comme la sœur que je n’avais pas eue. Les études nous avaient séparées à contre-cœur, mais on restait tout de même liées par une tendre amitié. Elle, depuis quelques mois, brillait à Audencia tandis que moi je chauffais les banc de la Sorbonne en fac de sociologie.

“Phoebe” s’égosilla-t-elle en ouvrant à la volée ma porte. Je grognais pour seule réponse. Sans pitié, elle ouvrit avec autant d’énergie la fenêtre, puis les volets et je sentis l’air frais s'engouffrer dans ma chambre dans un vacarme qui me glaça les sangs. La lumière du soleil pénétra violemment dans ma caverne, agressant mes pauvres yeux qui n’avaient plus vu de jour depuis un moment.

Je me réfugiais sous ma couette. Mais très vite il n’y eut plus de refuge. Fanny avait attrapé d’autorité le textile et l’avait jeté au sol avant de l’échanger avec des vêtements qu’elle avait choisis au hasard. On sortait. Je n’avais pas mon mot à dire. Je discutais un temps, mais comprenant que c’était peine perdue, je la suivais après m’être rendue présentable.

On échoua au Monte-Cristo. C’était l’heure du déjeuner et elle m’assura avoir une envie de pizza. Moi, têtue comme je suis, je ne commandais qu’un coca. J’aimais bien Fanny, mais là je n’avais aucune envie d’être entretenue.

Durant une longue heure, elle me conta combien elle était heureuse et bien installée au centre de Nantes. Elle avait un super groupe d’amis avec qui elle voyageait souvent. Elle était épanouie. Je sais que ce n’était pas ce qu’elle voulait créer en moi par tous ces récits enthousiastes, mais en moi grandit le sentiment qu’on n’appartenait pas au même monde et que nous n’avions rien à faire l’une avec l’autre. Et ce sentiment se renforça tellement quand, comme un cheveu sur la soupe, elle me balança : “Alors, toi ?”

Je pouffais de rire et m’affalais dans mon siège sans me soucier du regard des autres. Bien, moi je galère à Saint-Farg’, ironisai-je. Mais c’était une question qui résonnait dans mon esprit. C’est vrai, qu’est-ce que je devenais ? Fanny leva les yeux au ciel. Elle avait parfois cette attitude totalement pompé sur ma mère qui me saoulait. Elle croisa les bras et me demanda de but en blanc pourquoi je me mettais dans tous ces états.

Je la regardais longuement. Je voulais voir dans ces yeux bleus lagons s’il y avait une vraie compassion pour la personne que j’étais. M’aimait-elle vraiment ? Pour moi il était évident à ce moment que ce n’était pas le cas. J’étais forcément sa pote noire, la preuve de sa respectabilité. Alors grandit en moi cette haine de tout ce qu’elle représentait et elle devint le bouc-émissaire de tout ce qu’elle ne saisissait pas.

Je me levais de table et lui demandait de ne plus jamais me contacter. Je n’avais que faire de son cul blanc et il n’était pas question qu’elle perde encore plus de temps avec moi. Fanny ne comprit pas ce qui venait de se passer. Elle tenta de m’appeler encore pendant trois mois. Elle m’envoya des sms et saisissant le message, elle n’insista plus.

Mais rompre avec ma meilleure amie ne satisfit pas ma colère. Je voulais tout abandonner et je me retrouvais quelques mois après à expliquer à mes parents que je me donnais une année sabbatique pour réfléchir à mon avenir. La décision dévasta mon père mais je n’avais plus la force d’étudier. Je voulais foutre la paix à mon esprit et me la couler douce. Me la couler douce…

C’était mal connaître ma daronne. Il n’était pas question que pour une question d’oisillon je donne un mauvais exemple à mes trois frères qui me suivaient. Non je travaillerai et payerai un loyer. Il n’y a pas d’oisif sous le toit Nzonzi. Ce fut acté et je trouvai un petit boulot à Sénart dans un magasin de chaussures où je passais mes journées à approvisionner les rayons. C’était un boulot d’une chiantitude sans fin. Mais pas le choix. C’était la seule chose que j’avais trouvé.

Mais tout changea un jour. Ma patronne avait embauché un contrat d’été. Une petite Xin qui au lieu de rentrer en Chine pour les vacances avait eu l'idée de génie de trouver un job pour améliorer son français. Je trouvais l’idée saugrenue, mais ne cherchais pas à en connaître davantage. Et puis Xin était le style de fille qu’on aimait écouter parler. Elle était toujours pleine de vie et d’enthousiasme. Elle avait en elle un truc qui désarmait même les plus antipathiques. Pour une raison qui m’échappait, elle se prit d’affection pour moi. Elle me couvrait régulièrement de cadeaux et se débrouillait tout le temps pour manger avec moi. Son empressement était si évident que les autres vendeurs se persuadèrent qu’elle avait le béguin pour moi.

Fatiguée d'être la risée des autres, je décidais un jour de m’expliquer avec elle. Je lui tendis un guet-apens dans la réserve, avec la complicité de deux vendeurs. Je refermai la porte derrière moi et après m’être assurée que personne ne viendrait nous déranger, je lui parlai à cœur ouvert. Je pesais savamment mes mots ; parce que je ne voulais pas non plus qu’elle se sente insultée. Elle m’écouta avec une attention qui me surprit. Je n’avais jamais rencontré une personne comme elle. Elle avait toujours une profonde déférence pour les gens, comme si elle les estimait hautement. A la fin de mon speech, elle rit. Elle s’excusa de m’avoir causé tant de soucis et m’assura qu’elle ne désirait pas du tout sortir avec moi. Elle était ainsi parce que, selon elle, j’étais une personne précieuse. Le mot sonnait tellement étrange dans sa bouche. Mais après l’avoir sondée longuement je ne voyais en elle aucune fraude. Je restais béate. Ce n'était pas tous les jours qu'une Chinoise disait à une Congolaise qu'elle était précieuse.

Elle me demanda une faveur que je me sentis obligée d’accepter. Elle devait aller à une réunion de jeunes samedi, sur Evry ; mais l’horaire ne correspondait pas avec son planning. J’acceptais d’emblée de la remplacer et fut surprise de l’entendre me dire qu’elle souhaitait plutôt que je l’accompagne en voiture.

Les trucs d’église ce n’était pas mon truc. Ma mère avait abandonné depuis longtemps de m’y traîner. Je lui avait si souvent mis la honte qu’elle préférait désormais partir seule. "On est toujours mieux seule que mal accompagnée", disait-elle toujours avant de tchiper et de claquer la porte derrière elle. Ses réactions me faisaient toujours rire. Je pensais à tout cela lorsque Xin me supplia.

Je ne sais pas pourquoi je lui dis oui ce jour-là, mais je m’en mordis les doigts toute la semaine. Samedi midi en quittant le taf je pensais même à lui poser un lapin. Mais son guilleret "à tout à l’heure" et son large sourire me désarmèrent. A contre-cœur je la récupérai à 20h00 devant le centre commercial et la conduisis jusqu’à Evry. Durant tout le trajet elle ne cessa de parler. Ça m'arrangeait : je n'avais pas à lui poser des questions dont je me moquais des réponses. Elle me faisait beaucoup penser à Fanny. Je me demandais d’ailleurs pourquoi j’avais toujours le chic pour me coltiner des personnes comme ces deux-là.

Xin avait grandit dans la province du Henan. Elle était l’unique fille d’un couple d'administratifs qui se saignaient pour lui donner le meilleur. Elle me parla de son enfance. Me montra des photos de sa famille de force et me proposa même d'être mon guide touristique pour un prochain voyage en Chine qu'elle avait décrété.

Qu'est-ce qu'elle me saoulait ! Mais je ne disais rien. Je riais bêtement à chacune de ses blagues et me contentait silencieusement de trouver le temps long.

Arrivées au lieu, je prétextai chercher une place pour la déposer devant le bâtiment. Mais à mon grand désespoir, une place se libéra à l'instant même. Si vous connaissez Évry vous savez que c'est juste dingue. Tout se liguait contre moi !

On entrait dans l'église par une petite porte dérobée avant de tomber sur une vaste salle pleine de gens de différentes couleurs. Je fus agréablement surprise. Je m'étais préparée à des Chinois à perte de vue…

On s'assit discrètement. J'avais une connaissance assez grande des choses pour savoir que la réunion avait commencé depuis un moment. Le groupe de louange venait de descendre de scène et laissait place à un hipster tellement classe que ce fut une flaque pour moi de savoir qu'il s'agissait de leur pasteur.

Il faisait tout le temps des blagues et il avait cette manière décomplexée de présenter l'évangile. Je trouvais cette ambiance jeune sympathique et regrettai que l'église de ma mère ne fut pas davantage ainsi. Mais je sentis très vite un malaise.

Le titre de son message était aimez vos ennemis et ça… Ben je n'étais pas du tout d'accord avec lui.

Mes ennemis je les haïssais et si je pouvais les déglinguer je le faisais. Il ne dit que quelques mots à ce sujet, avant de laisser la place à une petite nana frêle et maladive.

Elle s'appelait Sonia et était là pour nous parler de son action dans les cités pour l'égalité des chances. Son parcours était pour le moins atypique. Mais surtout je fus stupéfaite de découvrir que nos histoires étaient similaires. Elle avait intégré une CPGE parisienne dans laquelle elle avait été durant une année harcelée à cause de sa couleur de peau. Son témoignage me semblait surréaliste. Je ne comprenais pas pourquoi elle n'était pas une épave comme moi ; pourquoi n'avait-elle pas sombré ?

Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. Elle avait pardonné à ses anciens bourreaux et les avait même rencontrés pour le leur dire. Certains ne l'avaient pas comprise et d'autres l'avaient davantage humiliée. Mais pour elle ce n'était pas ce qui importait. Son but n'était pas tant de les pardonner que de les bénir. Elle voulait par dessus tout qu'ils parviennent eux aussi à ce qu'elle appelait la liberté.

C'en était trop pour moi. Je me levai malgré le regard interrogateur de Xin et me faufilai jusqu'aux toilettes où je restais pour le restant de la soirée.

Je fulminais au-dedans de moi. Je refusais catégoriquement de pardonner. Il n'était pas question que je m'abaisse face à cette société raciste qui n'en avait que faire de moi. Je rejetais en bloc ce pays que j'avais aimé de tout mon être et qui ne m'avait jamais aimée et cette tarée de Sonia avec son peace and love à la con.

Quand je regagnai la salle, elle était quasiment vide. Seuls restaient les organisateurs et le staff. Xin au milieu de tout ce remue-ménage s'affairait à balayer. Je me rassurai : elle n'avait même pas dû remarquer mon absence.

Contre toute attente, dès qu'elle me vit, elle laissa son balais et courut vers moi. Elle me demanda si je me portais mieux. Je me sentis obligée de répondre pour avoir la paix ; elle, hocha la tête, pas du tout convaincue. Mais elle préféra ne pas insister. Cette délicate attention de sa part fit qu'elle remonta subitement dans mon estime avant de retrouver aussitôt les oubliettes. Elle n'en avait pas fini de me maltraiter !

Elle m'annonça avec sa bonhomie habituelle qu'elle avait quelqu'un à me présenter. Je ne parvenais pas encore une fois à refuser, bien que je me mordis la langue. Et alors que nous faisions le chemin jusqu'à une salle à part, je me maudissais d'être aussi faible de caractère pour me laisser mener par le bout du nez par une petite Chinoise d'à peine 1m62.

Dans la pièce, quatre personnes mangeaient. On salua chaleureusement Xin ainsi que le boulet que j'étais. Un mauvais pressentiment grandissait en mon cœur. Il y avait au fond de la salle une porte ; elle s'ouvrit et laissa passage à Sonia tout sourire. Elle vint chaleureusement embrasser Xin, puis elle me lança un large sourire.

"Je suppose que tu es Phoebe" fit-elle avec tendresse.

Sa douceur me désarma. Elle était comme Xin : il y avait dans chacun de ses gestes, chacune de ses paroles un truc qui m'apaisait. C'était juste dingue.

Ce soir-là j'ai discuté longuement avec Xin, Sonia, Ludivine et Esin. Nous avons parlé de tout et de rien jusqu'à ce que le pasteur nous mette dehors. J'ai raccompagné Xin, mais je ne parvenais pas à la laisser. J'ai finalement échoué dans sa chambre pour encore papoter. C'est là que j'ai accepté le Seigneur et que je lui ai donné ma vie.

Ce n'est pas facile tous les jours, mais je m'appuie sur Jésus plutôt que sur mes forces. J'ai appelé Fanny et je lui ai demandé pardon. Nous nous sommes vues il y a quelques temps, mais notre amitié n'est plus comme avant. Je continue de prier pour qu'elle me pardonne et que surtout Dieu touche son cœur. Et je voulais vous dire… Je suis retournée à Saint-Germain-des-Près cette semaine. C'était important pour moi de clore ce chapitre de ma vie ! Je me suis assise sur un siège et je suis restée de longues heures à prier pour ma vie, pour celle de ceux qui ont le cœur meurtri et pour mon pays. J'ai demandé pardon à Dieu pour tous les actes iniques que nous posons qui tuent ceux qui sont pourtant destinés à briller.

Je n'ai jamais revu ceux qui m'ont fait du mal. Pourtant tous les jours je prie qu'ils connaissent Dieu et qu'ils soient sauvés. Vous savez pourquoi je fais ça ? Parce que j'ai compris que nous avons tous péché et que la haine ne construira jamais. Seul l'amour peut restaurer les chemins abandonnés et rendre le pays habitable.

Au premier rang maman, fière comme un pan applaudit à tout rompre. Et je sais que dans son cœur elle bénit Dieu. Je tends le micro à James, mon pasteur. Il me sert chaleureusement dans ses bras et me félicite. Xin, ma marraine, se tient près de moi. Dans quelques instants, ma vie va changer : je prendrai part à la vie de Christ en passant par les eaux du baptême.

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