En zonzon



La porte lourde et froide se referme bruyamment après mon passage. Le son métallique résonne dans mon être. J’en ressens un long frisson dans le dos. Mais qu’est-ce que je fous là, me dis-je à moi-même. Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans cette situation. Je me tourne et regarde la porte. Elle n'a rien à voir avec ce qu’on voit dans les films. Ce n’est pas du tout une grille. Elle obstrue ma vision ! Je ne peux rien voir d’autres que ces murs gris. Je suis en prison !

Pas même une fenêtre : rien qui puisse divertir mon âme. Il y a bien l’activité lecture des tags rupestres de la cellule, mais sérieusement, une seule de ces citations obscures m’a découragé.

Je m'effondre sur la couchette. Un temps j’y reste assis, le dos courbé, les coudes posés sur mes jambes. Et je pense... Non je ne pense pas ! Je refuse ! Je chasse de mon esprit toute forme même de pensée négative. Il n'est pas question que je me lance dans une rétrospective de ma vie pour craquer dans ce lieu sinistre et froid. Mais le silence et la solitude ont cet attrait irrésistible pour les pensées noires. Et c’est exactement ce qui m’arrive malgré tous mes efforts pour les éviter. Mon pied droit ne cesse de tressauter. Je caresse ma cuisse comme pour me rassurer, mais rien y fait. Je me couche pour exorciser mes peurs. Et là, le regard plongé dans le plafond uniforme et vide, je songe à cette vie qui m’échappe.

Cette vie c'est celle du petit ouvrier de Noisy-le-Grand que je suis. Papa et mari jusque là là exemplaire, mais depuis quelques mois, je ne sais pas, il y a comme un grain de sable dans le mécanisme. Tout a commencé le lendemain de Noël il y a deux ans. Ce matin je me suis levé avec un souffle au cœur. Ce n'est pas le truc médical du cœur qui n'a plus de force pour pomper. Non moi c'était juste que ce matin-là quelque chose s'est brisé. Ma femme, mes enfants, ma vie tout me prenait le chou. Je n'en pouvais plus. Je me sentais submergé par tout. J'ai bien essayé d'en parler avec Camille, mais elle n'a jamais vraiment pris le temps de m'écouter. En même temps je la comprends la pauvre Camille. Avec nos trois gosses, elle ne chômait pas. Alors si moi aussi je devais chercher à me faire soigner, elle ne s'en sortirait plus. Alors j'ai pris sur moi.

Là où j'ai surtout pris sur moi c'était au troquet du quartier. Je sais bien que je n'avais rien à faire là-bas, mais c'était irrésistible ! Je sentais ce vide grossir dans mon cœur et tout était bon pour essayer de le combler. Je voulais juste me sentir en vie. Je voulais juste oublier le gars sans le sous que j'étais, le père et le mari médiocre que j'étais…

C'est totalement vaincu par l'alcool que j'ai rencontré Amandine. Cette fille avait ce je ne sais quoi qui me rendait juste dingue. Tu me diras mais comment en même temps je pouvais tranquillement me couler une fois rentré dans le vêtement du petit mec propret et innocent auprès de ma femme… Encore aujourd'hui je me pose la question. Tu sais le problème avec le péché c'est que celui qui se présente n'est jamais celui que tu détestes. Non ! Celui qui te tente et te fait du bien c'est toujours celui qui frappera à ta porte le matin où tu l'auras laissée ouverte. Bien Amandine c'était ça. Ça faisait un bail que j'étais mort à l'intérieur et sentir sa peau contre la mienne ça me faisait me sentir fort et en vie. Entre elle et moi c'est très vite devenu sérieux. Je mentais à ma femme lui disait que je faisais des heures en plus, allais voir mes parents, mes collègues, passais des journées à aider mes potes pour déménagements, travaux et cie. Et dans tout ça elle n'y voyait que du feu.

Il n'y a pas eu un instant où je me suis dis que je risquais de me brûler dans cette affaire. Cela faisait un moment que j'avais pris l'habitude de ne plus écouter le Saint-Esprit tout comme les paroles de connaissance téléguidées de l'église. Tout glissait comme de l'eau sur ma peau.

Une nuit alors que j'étais chez Amandine, mon téléphone a sonné. C'était Camille. Mon aîné avait fait une crise subite d'appendicite et était au bloc. Son pronostic vital était engagé. Je laissais ma maîtresse en plan et courais aussi vite que possible à l'hôpital. On avait de la chance il n'était pas loin de la maison. J'y arrivais en dix minutes. Je retrouvai Camille qui patientait calmement assise, seule comme à son habitude, mais digne.

Je m'excusai auprès d'elle et tentai de la prendre dans mes bras, mais elle s'échappa de mon étreinte d'un bond.

Elle savait tout. Elle avait découvert ma liaison tout à fait au hasard il y a deux mois. Je lui avais alors dit que j'étais chez Daniel un pote qui vit à Chennevières… Elle m'expliqua qu'elle partait avec les enfants chez sa mère pour me laisser le temps de réfléchir. Dans une semaine nous nous reverrions et je devais avoir pris une décision : soit je la choisissais elle et les enfants et auquel cas je ne devais plus jamais voir Amandine ; soit je restais avec Amandine et alors je la perdais. Après avoir dit cela, elle se leva et partit ailleurs.

Je sortis pour ma part. Je me sentais comme la dernière des merdes. J'étais en nage, trempé de sueur. Je ne savais même plus où j'allais. Il me fallut pas moins de quinze minutes pour retrouver mon véhicule. Une fois à l'intérieur, j'éclatai en sanglots. Cette fois j'étais vraiment dans la panade. Je ne savais pas ce que j'allais faire. Je savais juste une chose, je devais rentrer chez moi. Mais alors que je sortais du parking, je tombais nez à nez avec une voiture de police. Après un contrôle d'alcoolémie me retrouvai ici.

Voici les événements qui me menèrent dans cette cellule. À y penser, je pleure des larmes de sang. Je ne vois qu'une chose en moi la profondeur de ma méchanceté et de ma bêtise. J'avais tout ce dont on peut rêver, même si je n'étais pas riche à millions. Amandine, je ne l'aime même pas. Elle flatté en moi les plus bas instincts et bien que j'aime ce que je vis avec elle, je ne me vois pas du tout faire ma vie avec elle. Je ne me vois pas quitter mes enfants et Camille. En fin de compte je préfère ma vie plan-plan. Mais surtout ce que je préfère c'est Dieu !


Au matin, un officier de police grand comme un cèdre me fait sortir de ma cellule et me conduit d'une main ferme dans un bureau étriqué éclairé de la blafarde lumière pénétrant par une petite fenêtre. Un brigadier me pose des questions tandis que l'homme aux mains trapues note l'échange. Je n'ai pas dormi de la nuit. Je réponds machinalement. Je suis là mais absent. Mon esprit est ailleurs comme perdu entre la cellule et cette chaise inconfortable.

Je reviens à la réalité quand je comprends que sans ça on ne peut pas me laisser partir. Étonné je leur réponds pourquoi. Dans ma hâte j'ai oublié tous mes papiers chez Amandine. Du coup hier, je n'ai rien pu justifier… Je ne sais pas pourquoi mais la simple pensée de devoir contacter Amandine me met dans un état second et j'éclate aussitôt en sanglots. Je sais que cette fille a un contrôle sur moi et que si je la vois là maintenant, c'est sûr on l'a semaine de réflexion que Camille m'a donnée je vais la passer avec elle. Mais pas le choix.

Ma petite crise de larmes a ému le brigadier. Qui me laisse un peu de temps pour reprendre mes esprits. On me donne un peu a manger histoires que je me calme un peu et là arrive le moment fatidique.

Le brigadier après je lui ai donné le numéro d'Amandine compose son numéro. J'entends la tonalité tellement le son du combiné est élevé. Elle décroche. Écoute la situation que lui dépeint l'agent de police et contre toute attente refuse de faire cinq minutes de voiture pour déposer mes papiers. Le brigadier lui répète deux fois que sans ça ils ne pourront pas me relâcher, mais peu lui importe, ce n'est pas son problème l'entends-je dire au bout de fil.

À cet instant je crois que les flics ont eu encore plus de compassion pour moi. Si j'avais pu m'enterrer seul je pense que je l'aurais fait. Et moi qui avais toujours été présent pour elle malgré toutes ses galères. Et moi qui avais tant fait pour elle. Mais en un sens ça m'arrangerait : ça me facilitait les choses. Je pouvais dorénavant librement lui dire adieu.

Le brigadier me demande si quelqu'un d'autre peut amener mes papiers. Je pense naturellement à Camille et je prie intérieurement que malgré la situation et tout ce que je lui ai fait, elle acceptera de faire cela pour moi.

Elle l'a fait. Et quand la police m'a relâché elle était là, assise à m'attendre pour me déposer. Je n'ai pas osé la regarder. Je ne savais même pas où me mettre.


C'est étrange comme la vie peut nous mentir et nous faire croire que nous sommes dans le bon chemin alors que nous sommes totalement égarés. La seule boussole que nous ayons dans ce voyage est le Saint-Esprit. Sans lui je me serai perdu.

Je suis toujours avec Camille. Ça été très dur les premiers mois. Elle était meurtrie et moi j'avais du mal à comprendre que je n'étais plus le salaud qui l'avait brisée. Et surtout, il y avait cette Amandine qui avait eu le culot de revenir. Bien que je la repoussais, passer devant le bar PMU chaque jour en revenant du boulot me mettait à chaque fois un coup au cœur... Mais Camille veillait sur moi : elle s'assurait toujours que je garde le cap et me consacrait régulièrement du temps.

Je vais mieux aujourd'hui, mais chaque jour je dois veiller pour que jamais je ne redevienne cet homme qui a manqué de renverser sa vie et perdre tout ce qu'il avait de plus précieux.



Crédit photo : Canva

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