Le Cercueil


Il est 9h00. C'est un jour dont je me souviendrai. Je me regarde dans le miroir et je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi je suis ainsi, totalement sèche. Je ne peux verser de larmes. Il n'est pas question que je perde pieds. Ces mots je me les répète inlassablement alors que j'enfile la veste de mon beau tailleur noir, alors que j'harmonise ma tenue ; alors que rejoints François qui est au fond du trou. Tendrement, je saisis ses chaussettes et m'agenouille devant lui. Il me fixe de ses yeux humides : cela fait quatre jours qu'il pleure jour et nuit. Quatre jours qu'il ne parvient pas à contenir sa détresse. Et me voir calme ainsi le perturbe.

Comment puis-je être si calme alors que ce matin j'enterre notre fils. Je l'ignore. Il y a un abîme en moi où j'ai pris l'habitude de jeter tout ce qui me déstabilise. Mardi dernier j'ai vraiment cru que cette fois je ne m'en sortirais pas. Il était dix heures. Je m'apprêtais à participer à une réunion décisive pour l'avenir de mon service. Un coup de fil et c'était fini. Mon bébé s'en était allé, renversé par un camion. Il était mort lors du transfert à l'hôpital. La personne qui me l'annonça avait une voix douce et posée. Je sentais au combiné sa compassion. Je la remerciais (parce que c'est comme ça chez moi, il faut que je demeure la plus agréable), mais je l'informais que j'aurais quelques heures de retard et raccrochais.

J'ai défendu mon service bec et ongle et j'ai gagné. Après cela j'ai quitté mon bureau. Mon supérieur, mis au courant, ne cessait de s'excuser. Comme s'il avait été responsable de ce qui m'arrivait. Je le sentais mal à l'aise. C'est fou combien la mort est dérangeante. D'autant plus lorsqu'elle frappe aussi cruellement, aussi subitement.

J'ai rejoint mon mari pour le remplacer dans les démarches. Je savais qu'il serait plus aisé pour moi de les faire. Ce jour-là j'ai reconnu le corps de mon premier enfant et choisis les détails des obsèques d'un ado de treize ans. Je rentrais le soir pour retrouver un mari et trois enfants, comme si rien avait changé. Pourtant cette chaise vide au repas, nous rappelait que dorénavant plus rien ne serait pareil. Nous avions survécu à un ange.

Cerise, ma soeur, tenait bien son nom. Elle avait élu domicile à la maison pour nous donner un coup de main. Sa jeunesse et son dévouement ne nous avait jamais fait défaut. Mais je regrettais trop souvent qu'elle soit toujours dans nos pattes. Je voulais qu'elle profite de sa jeunesse. Qu'elle ait des amis et qu'elle sorte, qu'elle s'amuse. J'avais malheureusement trop déteint sur elle. Elle ne comprenait pas que tous les sacrifices que j'avais fait ne pouvaient et ne devaient pas être remboursés.

Comment peut-on rembourser les années à jamais perdues ? Ce n'est pas possible. Comme il n'est pas possible de retrouver les bras aimants de mon fils.


Le corbillard démarre. J'en fais de même. Nous avons loué un mini-van pour rester tous ensemble. Je ne pouvais me résigner à voir mes enfants dispersés dans quinze voitures. François craignait les dépenses, mais j'avais toujours fait en sorte que pour ces choses-là nous ne manquions de rien. C'était certainement ce que mon histoire familiale m'avait appris. On ne sait jamais combien de temps il nous reste avec les êtres que nous aimons.

La petite église que nous avons choisie est bondée de collégiens. Le principal est présent. Assis discrètement dans un coin, il est accompagné d'un représentant des parents d'élèves ; une dame que j'ai croisé quelques fois aux réunions. Je prends le temps de les saluer et de les remercier pour leur présence avant de regagner ma place.

Ce monde me réconforte. Au moins mon garçon était aimé. Il était de toute manière aimé, me dis-je en contemplant le souvenir de son visage et de ces yeux rieurs que j'adorais.

Manon se blottit contre moi lorsque son frère entre. La musique que nous avons choisi brise son coeur. Ces derniers temps, il la mettait en boucle au point que cela en créait des disputes monumentales. Mais ce n'est pas ce que je veux retenir de mon garçon. Je retiens volontiers qu'il était un grand frère exceptionnel, un fils obéissant et un ami fidèle. Rien ne viendra obscurcir mon amour pour lui.

François et moi enserrons tendrement nos enfants et ne pouvons qu'assister impuissant au départ de Cédric. Nous ne le verrons plus jamais.

Lundi arrivé, je me rends au travail, certaine que mon service a besoin de moi. Je retrouve mon confortable bureau. Les fleurs de mon supérieur, qui n'a pas pu s'empêcher de prévenir la boîte. Et je comprends soudainement tous les sourire et les regards étonnés. Ils ne savent pas que moi je suis comme ça. Je dois continuer, sinon je sombre.

J'évite de me rendre à la salle de pause. Je sais maintenant que ce serait un piège pour moi. Mais aux alentours de dix heures, je ne peux éviter la visite de Martine, l'une de mes collaboratrices. Chose étrange, j'ai beaucoup de tendresse pour elle et elle le sait. Je souhaite que sa visite n'ait rien à voir avec ma situation, mais au regard qu'elle me jette en entrant je comprends qu'elle est exactement là pour ça. Elle s'assied à mon bureau et me débite son charabia quant au deuil et à la consolation. J'entends juste un truc au sujet de Dieu et de la paix et l'amour de Jésus. Et je dérape. Cette fois c'en est trop. Je rassemble mes affaires et m'enfuis aussitôt sans demander mon reste à Martine. Il faut que je parte. Je dois trouver un lieu où je vais pouvoir me réfugier être rassurée.

La voiture ce n'est pas encore assez. Je me sens totalement démunie et impuissante. Les larmes, scélérates, viennent s'écraser sur ma poitrine haletante. Je n'ai plus d'attache. Je m'éloigne inexorablement de ma légendaire sérénité. Je n'ai plus pieds. Je…


Son odeur est encore dans ses draps. Je ne suis pas arrivée à me calmer autrement. J'avais besoin de le retrouver. Je me souviens de notre première rencontre. De cet instant où la sage femme l'a posé sur ma poitrine humide. Il était mon évidence. Ce que j'avais attendu toute ma vie. Il a fait de moi un autre nouveau. Face à lui je ne ressentais aucune peur. Il était parfait.

Je me rappelle la sérénité de sa respiration lente et rythmée. Ces traits angéliques qui m'enivraient de consternation. Et ses mains. Combien de temps ai-je passé, éperdue, à le contempler endormi, mangeant, jouant, riant…

Cédric tu me manques. Le temps ne pourraient-ils pas revenir sur lui-même ? Je veux te voir, ne serait-ce qu'un instant. Mais au lieu de cela, François fait irruption dans mon sanctuaire.

Je ne m'en suis pas rendue compte, mais on est le lendemain, quatorze heures. Il s'inquiète pour moi et me supplie de venir manger quelque chose. Je connais François et la dernière chose que je veux est de devenir un fardeau pour lui. Il a déjà fort à faire. Alors je le suis et mange des oeufs stupides.

La télé est allumée. La télé, ça fait des années que je ne l'ai pas regardée et elle ne m'avait pas manqué. Ses moulin à parole et ses prechi-precha stupides bourdonnent dans mes oreilles. François, lui, est assis dans le canapé et il lit un livre. Impossible de me débarrasser de sa bruyante compagne. Alors je l'ignore magistralement jusqu'à ce que mon attention soit attirée.

Dans l'un de ces talk-show une Belge invitée vient se pavaner parce qu'elle a pardonné le meurtrier de sa fille. Son récit me glace le sang. Je viens prendre discrètement place auprès de François qui reste lui aussi subjugué devant l'écran froid. Il existe donc des gens comme ça. Est-ce normal de pardonner celui ou celle qui a retiré à l'être le plus cher toute chance d'évoluer, de vieillir, de faire des erreurs et tant de choses qui font que la vie est inestimable ?

Son prénom s'imprime dans ma mémoire et après l'émission je ne peux m'empêcher de consulter toutes les pages internet sur l'affaire judiciaire. Elle devint ainsi une idée fixe : je dois comprendre comment cette femme s'est émancipée de sa douleur pour accorder un pardon incompressible à un monstre.


Depuis cinq jours, je vis dans ma voiture. Je sais que c'est carrément dingue, mais cette dame je devais la voir. Je devais constater par moi-même qu'il n'y a pas de fraude en elle. Il m'en a fallu du temps, mais j'ai fini par la trouver. J'ai attendu les vacances scolaires. Et une fois les enfants chez Cerise, j'ai filé en Belgique.

C'est ainsi que je me suis retrouvée à camper dans ma Seat. Dans les rues d'Anderlecht.

Clothilde Mavungu est une femme tout ce qu'il y a de plus normal. Elle est une voisine attentionnée. Discrète. J'ai eu beau l'observer des jours durant, j'ai dû m'avouer vaincue : cette femme est la bonté personnifiée.

Alors ce matin j'ai décidé de lui parler. Je ne réfléchis pas une seconde et je vais sonner à la porte de sa jolie maison de ville en briques rouges. Personne ne répond. Au-dedans de moi quelque chose crie que c'est de la folie. Je peux toujours m'enfuir et laisser cette question dans cet abîme bien familier où j'ai jeté toutes ces choses que j'ai refusées de considérer. Pourtant je sonne une deuxième fois. Je m'acharne cette fois sur la sonnette pour être sûre d'être entendue. L'envie de savoir est bien plus grande que la peur d'être incomprise.

Des pas se font entendre. Un j'arrive parvient jusqu'à moi. Je trépigne d'impatience, espérant qu'elle ne me prendra pas pour une folle. Le bruit de sa serrure s'ouvrant est comme un soulagement. Et là voilà, Clotilde Mavungu et me voici devant elle, ne sachant plus quoi dire.

Elle me sourit. Et je vois dans son regard qu'elle me demande ce que je fais sur son perron à huit heures du mat'. Je me présente brièvement et sans prendre de précaution lui avoue aussitôt que je suis venue lui demander comment elle fait elle pour ne pas sombrer. L'instant d'après, me voici attablée avec elle dans sa petite cuisine où trônent les photos de sa fille Grâce. Je ne peux m'empêcher de la regarder. Son sourire de gamine de huit ans. Une vie fauchée si jeune. Comme Cédric… Aussitôt je me sens acculée. Il y a ce goût amer dans ma gorge qui me torture. Et plus vite qu'il ne faut pour dire ouf, me voici totalement démunie devant cette dame que je ne connais pas.

"Cela fait combien de temps", me demande-t-elle en me servant une tasse de thé.

Je lui fais lors tout le récit, précis des évènements qui m'ont amenée à elle. À la fin je ne peux m'empêcher de lui demander son secret. À ce moment elle est surprise et a un petit rire qui me contrarie. Qu'y a-t-il de drôle dans tout ceci. Je souffre à en perdre la tête et elle rit devant ma détresse.

"Je suis désolée de savoir que vous avez fait une si longue route pour un secret que je n'ai pas," s'excuse-t-elle avant de soupirer longuement.

Quand on lui a annoncé la mort de sa fille, elle a cru mourir. Grâce était introuvable depuis deux semaines. Au-dedans d'elle, bien qu'elle s'était accrochée à l'espoir de retrouver son enfant, elle savait que c'était fini. Malgré tout elle pleura de nombreuses semaines. Le pardon, n'était pas acquis au premier abord. Ce n'est que quelques temps avant le procès qu'elle avait compris qu'elle devait pardonner le meurtrier de son enfant.

Elle m'explique les raisons de cette décision, mais il y a quelque chose que je ne comprends pas. Pourquoi pardonner ?

C'est alors qu'elle m'a dit une chose qui me semblait familière. Je me suis souvenue des paroles gentilles mais si peu rassurantes alors de Martine. Il existe donc un Dieu qui…

"Vous me permettez de vous parler franchement", intervint-elle alors que, paniquée par ce qu'elle me disait, je me sentais perdre pieds. "Je sens en vous un désir profond de bien faire. Mais vous savez, il y a des jours où on peut et d'autres où ne serait-ce que se lever nous est impossible.

Le plus important n'a jamais été combien forte vous êtes, mais si vous êtes prête à reconnaître vos failles, les confier à Dieu pour devenir forte !"

Alors il y a un Dieu ! Je ne peux nier qu'il y a chez cette dame quelque chose de différent. Elle n'est pas comme moi pourtant nous avons vécu toutes les deux la même chose.

J'avais tant de questions à lui poser. Mais le temps pressait. Elle devait assister ses soeurs à la soupe populaire. Et c'est ainsi que je fus embauchée pour une journée.

Sur le chemin qui nous mène jusqu'à son église, Clotilde m'explique que je ne dois pas me concentrer sur le péché, mais sur l'amour. C'est l'amour qui triomphe de tout et peut me permettre de me reconstruire après ce que j'ai vécu. L'amour de Christ sera ma boussole, me dit-elle convaincue que je suis en réalité à la recherche de Dieu.


Je suis restée deux jours chez Clotilde. Elle et ses coéquipiers de l'association ont prié pour ma famille et moi et j'ai pris la route. Retour à Nantes. Retour à la famille, à mon François. Je lui ai de suite expliqué ce que j'avais fait. Il a rit. Depuis qu'il me connaissait c'était la chose la plus folle que j'avais faite. Il ne comprenait pas bien pourquoi j'avais ressenti le besoin de faire cela, mais il me sentait depuis mon retour apaisée.

C'est vrai que je ne ressentais plus le poids de la perfection sur mes épaules. Ma douleur était là et je l'affrontais. Certains jours ce n'était pas facile et d'autres je portais ma croix, suivant un Dieu que j'apprenais à connaître avec l'aide de mon amie Clotilde et de Martine que j'avais contactée.

J'aimerai vous dire que je ne souffre plus. Mais ce ne serait pas vrai. J'ai appris à vivre avec un poumon en moins. Je respire encore, mais dorénavant je célèbre le don que fut mon garçon parti trop tôt.

Crédit photo : Canva

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