Pardonne-leur



“On aime sa mère presque sans le savoir,

et on ne s’aperçoit de toute la profondeur

des racines de cet amour qu’au moment

de la séparation dernière”

Guy de Maupassant, 1889



Quelle beauté ! Je porte un regard nouveau sur le monde autour de moi. A chaque instant je fais une découverte. Pourtant toutes ces choses n’étaient-elles pas offertes à mon regard. Le monde se livre à notre contemplation, mais nous n’y prêtons pas gare. Quelle tristesse !

Je veux profiter de chaque instant. M’abreuver de l’énergie qu’il y a dans les moindres grains de sable qui jonchent ce sol. J’admire la perfection de ma main… Qu’elle est belle ! Je te loue Seigneur de ce que je suis une créature si merveilleuse. Autour de moi tout s’agite et se presse. Mais moi je me délecte des beautés de ta création. Je suis en paix. Rien ne peut venir troubler mon âme.


Je t’ai rencontré à l’âge où on s’émeut de tout. C’est grâce à Faïz d’ailleurs. Faïz, mon frère… Je veux te remercier Seigneur. Je veux te remercier parce que tu ne m’as jamais abandonnée. Je te connais depuis l’âge de seize ans. Je ne trouvais pas la vie facile. Tout me heurtait : les rigueurs de mon père, la froideur des bras de ma mère et ces relations humaines dont je ne saisissais pas bien les règles.

Faïz comprenait mon mal-être. Il était mon âme sœur, le revers de la même médaille. Il m’a une nuit présenté un Dieu qui ne trompait pas, qui ne mentait pas et n’abandonnait pas. C'était toi ! Lui t'avait rencontré quelques mois plus tôt. Et depuis il fréquentait en toute discrétion un groupe de chrétiens pas loin de la place Tahrir. Je l’ai suivi par curiosité, sans trop croire. Je voulais connaître ce qui l’avait totalement transformé. Parce que Faïz c’était le type de frère qui était toujours entièrement investi, mais avec trop souvent ce souffle à l’âme qui le clouait régulièrement au lit. Il était une fois revenu en m’assurant que sa vie était changée et qu’il n’était plus la même personne. Et je constatais effectivement qu’il n’était plus le même. Je ne pouvais pas me l’expliquer. Il y avait au travers de chacun de ses actes, chacune de ses paroles, une chose que je ne saisissais pas. Je décidais de le suivre dans sa petite communauté.

Faïz s’était assuré que l’un de ses potes nous couvre. Les ardeurs du soleil étaient particulièrement épuisantes ce jour-là. Je me rappelle m’en être plaint à Faïz tout le trajet. Il avait craint que je ne fasse demi-tour, mais je n’en avais rien fait.

Au bout de vingt minutes, nous avons pris une petite impasse fleurie dans laquelle nous avons croisé une personne que Faïz connaissait. J'avais pris peur. En Egypte, il n’est pas possible de changer de religion et je redoutais que Faïz ne fut dénoncé ou découvert dans une église. Mais après l’avoir quitté, FaÏz me rassura : cet ami ne le trahirait pas, je pouvais dormir sur mes deux oreilles.

L’église de Faïz était dans une salle reculée et bien cachée. Il y faisait frais naturellement et une odeur de jasmin enivrait de ses douces effluves. Je m’y sentais bien, comme accueillie dans un cocon de douceur. Pour ne pas être repéré Faïz avait pris l’habitude de venir plusieurs heures avant le culte. Outre le fait que cela lui procurait un sentiment de sécurité, cela lui permettait surtout de rencontrer le pasteur et de le questionner sur les points qui le fatiguait. Il manifestait une telle passion dans ses exposés, que je me sentais très souvent perdue face à tant de connaissances. La mienne était surtout très intuitive. Je te sentais tout simplement. Tu m'apparus très vite comme une évidence. Je comprenais les choses c’est tout. C’est exactement ce que je ressentis quand le pasteur après que Faïz m’ait présentée à lui me parla de ton amour. J’ai été conquise. Encore plus lorsque j’ai découvert la communauté des frères. Il y régnait une paix que je n’avais jamais connue. Et leur tendresse désarmait mon cœur. Nous devinrent Faïz et moi leur petits frères dans la foi ; le trésor de grande valeur qu’ils chérissaient.

Après des années de service, Faïz eut l’opportunité qu’on ne refuse pas. Il avait fini ses études de médecine et avait décroché avec brio un stage d’internat dans l’hôpital Medeor de Dubaï. Il m’abandonnait. Mais malgré la grande inquiétude qu’il ressentait pour moi, j’étais tellement heureuse pour lui. Je savais qu’il rêvait de faire une école biblique et de se former pour œuvrer plus efficacement pour toi. C’était sa destinée. Moi, je me voyais plus comme le fil qu’il traînait à la patte ; celle qui était le sujet de sa vigilance, le fardeau qu’il avait pris sur sa tête. Je rêvais de parler de Dieu à ma mère et au reste de ma famille. J’avais foi qu’ils allaient l’accepter. Mais à l’instant où j’avais évoqué l’idée avec Faïz, il m’avait formellement défendu de le faire. C’est vrai que leur réaction pouvait être tout autre, mais je n’avais jamais pensé à ça.

Avant de partir, FaÏz me demanda de jurer que je n’en ferai pas à ma tête et que je le rejoindrai à Dubaï. C’était notre plan depuis quelques années. C’est de Dubaï que nous devions annoncer notre conversion à notre famille, à l’endroit où on ne pourrait plus nous identifier comme musulman, où on serait libre de suivre notre foi et de vivre selon nos convictions. Je ne jurais pas depuis que j’étais petite si bien que je n’ai pas pu satisfaire sa demande, mais je l’ai rassuré en lui disant que je le rejoindrai dans trois ans, une fois que j’aurais fini mes études de droit. Faïz de loin veillait sur moi et m’appelait tous les soirs pour être sûr que tout allait bien. Et au Caire, le pasteur et sa femme veillaient à ce que je ne manque de rien.

Les trois années passèrent si vite qu’à l’heure de ma diplomation, je n’ai pas pu croire que j’y étais enfin parvenue. Faïz était revenu de Dubaï pour l’occasion et nous avons passé une semaine magnifique en famille. C’est lors du repas de fête que j’ai ressenti ce lourd fardeau sur le cœur. C’était le tien n’est-ce pas ? Je me sentais brûler de l’intérieur à chacun des rires de mon père, à chacun des gestes d’affection de ma mère. Il fallait que je leur parle de toi. Faïz a pleuré quand j’ai partagé avec lui ce que je comptais faire. Il m’a supplié de me taire. Il m’a promis que lorsque nous serions à Dubaï, on leur parlerait ensemble, mais je devais quitter l’Egypte sauve. Le pasteur et sa femme ont pris fait et cause dans son plaidoyer. J’étais jeune, pleine de promesses, je devais compter sur la grâce de Dieu, continuer de prier pour ma famille et quitter l’Egypte...

J’ai préféré suivre l’élan de mon cœur et je ne l’ai jamais regretté. Je n’ai pas vraiment compris comment le cœur qui avait aimé sans faille pouvait aujourd’hui frapper sans vaciller. Ma mère m’a gifflée, mon père a lié mes poignets et fait asseoir dans le secret de ma chambre. Là où j’avais pris l’habitude de prier et de pleurer pour leur salut, ils m’ont ordonné de renier ma foi. Mais je ne pouvais pas. J’essayais de leur expliquer à quel point tu faisais partie de moi. Mais ils n’ont pas voulu comprendre. Après trois jours, mes oncles et mes cousins ont été appelés. Tous les soirs j’entendais le téléphone sonner et ma mère mentir à Faïz. Mais il n’était pas dupe et je sus qu’il avait alerté l’église. J’entendis le lendemain la voix du pasteur par l'entrebâillement de la porte. Je n’avais même plus la force de parler depuis. Tous mes os étaient brisés, mais mon âme ne se lassait pas de prier.

Une semaine après, mon oncle m’a interrogé pour la dernière fois. Il était muezzin à Port-Saïd. Il avait fait le trajet à cause de moi. Il me demanda de renier ma foi. C’était la dernière fois me précisa-t-il ; ce qui devait arriver ensuite, je l’aurais mérité. Je l’ai regardé et lui ai adressé un sourire. “Je ne peux pas renier Jésus”, lui ai-je dit avec le peu de force qui me restait.

De ce qui s’en est suivi, je ne garde aucune rancune. Ma mère pleurait. Mon père… Ils ont délié mes mains ; m’ont mise debout. J’ai été portée jusqu’à la fenêtre et là… Ils m’ont poussée du quatrième étage.


Rien ne peut venir troubler mon âme ; pas même l’écoulement de ces eaux rouges. Je me sens me vider de mes forces. Je songe à ma mère et son parfum dont j’aimais m'enivrer enfant. Je l’aime de tout mon cœur... Ce sang qui pénètre la terre, ne permets pas qu’il crie vengeance, je t’en supplie. Tu sais que je suis restée… Tu sais que je pouvais m’en aller et leur parler de Dubaï. Là-bas ils n’auraient jamais pu me tuer. Mais si nous en avons parlé et que tu as permis que nous en arrivions là, je te prie, ne permets pas que ce sang leur soit réclamé… Je t’en supplie que ce soit un témoignage pour eux et qu’eux aussi ils connaissent ta grâce. Moi je me suis rassasiée de ton amour et c’est avec un cœur reconnaissant que je m’en vais. Je te remercie pour tout. Pardonne-leur...

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