Pourquoi


Saint est notre Dieu, assis sur le trône

Nous te couronnons Seigneur,

Nous chantons ta grandeur.

Meet us here, Mike Honholz - Pascal Roger



Je tâtonne. J'essaye tant bien que mal de faire surface. Le poids sur mes épaules frêles est insoutenable, mais je ne peux pas rester ici… Je ne le veux pas. Je parviens à saisir quelque chose de dur. Je tire. Ça me résiste. Je suis sauvé. Bientôt je sens mes avant-bras sortir, puis mes épaules et me voici, roulant jusqu’au sol. Je reste allongé sur le dos, dans la boue et je fixe de mes yeux ébahis la scandaleuse beauté de ce ciel impénétrable.


Tu as de la chance m’ont-ils dit quand ils m’ont mis dans l’avion pour Londres. Un couple de vieux blanc avait eu le coup de foudre pour moi. Comment pouvait-on avoir le coup de foudre pour un gars stupidement élancé comme moi ? C’est ce que me disait toujours mon chef de dortoir. “Si seulement tu étais aussi intelligent que tu es grand” se moquait-il quand je ne parvenais pas à faire assez vite mon lit. Je ne me plaignais pas de vivre à la dure. A vrai dire quand on n’a ni père ni mère on finit vite par comprendre que s’apitoyer sur son sort n’est pas une option viable. Mais je m’égare.

Me voici donc dans l’avion pour Londres après avoir été choisi par monsieur et madame Brownley sur photos à l’agence pour l’adoption. Je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur cet autre monde sous le soleil où les gens parvenaient à choisir des enfants comme on choisit un cornet de glace. Pourtant je me sentais tellement flatté. Et je ne peux pas non plus nier que j’étais hyper content de quitter l’enfer qu’était l’orphelinat de la mission du Christ ressuscité. Ce lieu ne me manquerait pas.

A mon arrivée à Londres, je me sentais un homme nouveau. Je sais que c’est étrange, mais je voyais cela comme l’opportunité de couper avec mon passé afin d’en créer un nouveau. Et c’est ainsi que sans le savoir j’allais créer la légende de John Brownley, celui qui ne se souvenait pas de son passé, qui ne se souvenait pas de ses ancêtres.

Les Brownley étaient, à ma grande surprise des gens très civilisés. Bien éduqués de la fine fleur anglaise, ils s'étaient sentis l'envie une fois leurs enfants partis du cossu foyer, d’offrir la chance à un orphelin africain de jouir de la tendresse et de l'opulence de leur maison. J'avais donc gagné en quelques secondes le gros lot. D'autant plus qu'à partir du jour où j'entrais dans leur maison je ne manquais de rien. J'intégrais une prestigieuse école privée à Oxford, partait en week-end, en vacances, avait une vie que même dans mes rêves les plus fous je n'aurais jamais espéré avoir.

Pourtant je voyais ces yeux globuleux, blancs m'observer fixement. Ils m'effrayaient. Je refusais d'en parler. M'auraient-ils cru si je leur avais parlé de ces deux yeux qui trônaient dans mon plafond. Alors je m'en accomodais et avec les années, ils finirent par disparaître.

Madame Brownley était une femme extraordinaire, entièrement dévouée à mon bonheur. Il y avait quelque chose chez cette femme que je ne comprenais pas. Son amour démesuré pour l'être que je suis me désarmait sans pour autant me conquérir. Je refusais de me livrer à elle, ce que je sais, la touchait infiniment. Mais il y avait ce monstre en moi que je tenais à cacher et même si elle ne pouvait pas encore le comprendre, elle me remercierais tôt ou tard. Ça j'en avais la conviction.

En 1977, à 20 ans, j'obtenais mon A-level haut la main. Sous le conseil de Madame Brownley je m'inscrivis en droit à l'université de Saint-Andrews. L'éloignement allait nous faire du bien à tous deux.

La vie universitaire me convenait parfaitement. La solitude qu'elle m'offrait réjouissait mon âme. Je n'avais plus d'efforts à faire : plus d'obligation de faire la discussion et d'entretenir une relation qui me heurtait au plus profond de mon âme. Pourtant une chose étrange survint. Une certaine Cathy Shaw s'amouracha de moi et par je ne sais quel hasard parvint à s'imposer dans ma vie au point de vivre avec moi. Troublé j'en parlais à Madame Brownley qui m'expliqua en riant que c'était ce qu'on appelait l'amour. A Noël, sur sa suggestion, je la leur présentai lors d'un dîner de famille.

Madame Brownley caressait le secret désir de me voir un jour capituler face à l'amour. Mais à son grand désespoir elle constata que le couple que Cathy et moi formions tenait plus à la ténacité de cette dernière. Cathy était évangélique ou évangéliste je ne sais plus bien. Ce qui fit qu'elle s'entendit bien avec la famille Brownley. Tous les enfants des Brownley avaient été touchés par le virus du pastorat. Je ne sais pas pourquoi, mais cela apparut à Cathy comme un signe que nous étions faits l'un pour l'autre. Peu lui importait que chez nous nous soyons Baptiste : pour elle tant que Christ était proclamé on était du même côté.

Après sept ans d'une relation sans ombrages, Cathy finit par décider que nous allions nous marier. Madame Brownley tint à m'alarmer. Nous étions alors en 1986. J'avais une belle carrière dans un grand cabinet londonien et j'avais, je le reconnais tout ce qu'un homme pouvait souhaiter. Mais j'étais plus froid que la banquise. C'est ce que madame Brownley me dit lorsqu'elle insista pour déjeuner avec moi. Elle voulait m'alerter. Elle reconnaissait que j'étais leur fierté et qu'ils n'avaient en réalité aucun grief à me faire, mis à part qu'elle était persuadée que je n'aimais pas Cathy et que je la ferai souffrir. Elle me priait instamment de la libérer et de prier sincèrement pour ma rédemption.

Il était vrai que je n’avais jamais reçu Jésus. Il était une personne que je respectais tant qu’il prenait le soin de n’embêter que mes proches. Madame Brownley était la personne que j’estimais le plus sur terre du coup je m’exécutai le soir-même. Une fois la chose faite, je le lui annonçais aussitôt par sms. Ce qui me valut un appel immédiat. Elle était en pleurs. Entendre sa détresse au bout du fil me fit croire que monsieur Brownley avait rechuté, mais il n’en était rien. Pourquoi étais-je ainsi ? Pourquoi je ne l’aimais pas ? Pourquoi étais-je ainsi fait comme si je n’avais pas de cœur ? “J’ai l’impression d’avoir éduqué un mort”, m’asséna-t-elle enfin ? Elle me fit part de sa grande déception et raccrocha. Après ce soir, je ne parvint plus à la joindre. Elle m’avait bloqué. Je ne l’en pensais pas capable. Cela me causa le plus grand trouble. Son amour connaissait donc une limite.

De son côté Cathy ne souhaitait pas manifester les limites du sien. Après m’avoir donné un mois de réflexion, elle insista pour que nous rencontrions le pasteur qui nous marirait qui n’était autre que son père. Je n’en ressentis aucun stress ce qui eut l’effet d’agacer monsieur Shaw. Mais à vrai dire, je n’avais qu’un seul sujet d’inquiétude à ce jour : la femme qui m’avait élevé m’avait viré de sa vie. Mais, je devais tout de même avoir un peu de considération pour cette Cathy. Je ne sais pas comment elle parvint encore à m’embobiner avec son histoire de mariage. Il faut reconnaître qu’avec ses yeux bleus et son parfum de fleurs, je ne pouvais rien lui refuser. Elle avait cet ascendant sur moi que je ne m’expliquais pas et c’est ainsi que nous convolions en justes noces le 18 juillet 1987. Toute ma famille assista au mariage tous sauf madame Brownley. Quand Cathy vit que cela ne me toucha pas, elle comprit que quelque chose n’allait pas chez moi. Mais elle garda tout cela dans son cœur.

A l’instar de monsieur Brownley, j’assurais vaillamment l’avenir de Cathy. Je gagnais extrêmement bien ma vie, ce qui me permit d’acheter une belle maison victorienne dans le quartier de son choix. Elle avait jeté son dévolu sur Chelsea. Elle m’assura que ce n’était en rien parce qu’on était à dix minutes de chez les Brownley ; mais je n’étais pas dupe et je percevais ses intentions les plus profondes.

Malgré tous ses efforts, elle ne réussit jamais à faire venir madame Brownley. Et à chaque fois que mes frères et sœurs ou monsieur Brownley venaient à la maison, ce regard scrutateur de Cathy, m’agaçait au plus haut point et me faisait ressentir l’absence de cette femme qui tenait tête à ma perfection.

Elle ne vint jamais pas même quand nous avons donné une réception de famille pour l’arrivée de notre premier enfant. Cathy était une perfectionniste-née et cette énième absence l’affecta énormément. Moi je demeurais stoïque ce qui eut l’effet de la mettre dans une grande inquiétude. Elle commença de comprendre que tous les avertissements que madame Brownley lui avait fait étaient peut-être justifiés.

Les trois derniers mois de sa grossesse furent compliqués. La suspicion de Cathy devint si étouffante que je prétextais d’être submergé de travail pour déserter la maison. Je partais aux aurores et m’assurais de rentrer assez tard pour ne pas avoir à affronter la méfiance de ma femme. Mais un soir quelle ne fut pas ma surprise de la trouver assise à la table de notre belle cuisine décidée à avoir une discussion avec moi.

Je ne sais pas à quel moment les choses ont mal tourné. Je me souviens juste de ses pleurs et de la douleur qu’elle m’a assuré ressentir. Et là alors que je l’amenais jusqu’à la voiture, elle me supplia de m’arrêter. Je crois que ce fut la première fois de ma vie que je ne sus pas ce que je devais faire. Sans réfléchir je la pris dans mes bras et la portais jusqu’à la voiture. J’étais en panique. L’émotion me fit oublier les choses les plus basiques. Ce fut d’ailleurs une chance car je n’avais pas encore démarré qu’elle m’annonça entre deux respirations qu’il y avait un problème. Je devais regarder.

Je rechignai, mais m’exécutai à l’instant où elle me l’ordonna en hurlant. Et là je tombai nez à nez avec la tête de ma fille se frayant un chemin inattendu. Dans quelle histoire cette petite chipie avait-elle réussi à nous surprendre ainsi. Pourtant quelque chose me dit qu’elle était pile au rendez-vous.

Sa présence eut l’effet de me faire retrouver mon sang-froid. J’avais assez de bon sens pour savoir ce qu’il me restait à faire. Je filai à la cuisine laver mes mains et courus à l’étage chercher la valise maternité. Dans un éclair de lucidité, j’appelais madame Brownley. Je lui laissais un court message : “Je sais que je ne te mérite pas, mais j’ai besoin d’aide. Appelle-les secours pour moi s’il te plait. On est à la maison.”

Et je raccrochai. Cathy supportait avec bravoure la douleur. Elle ne cessait de dire que ça ne devait pas se passer comme ça et que ce n’était pas du tout ce qu’elle voulait pour notre enfant. Je tentais tant bien que mal de la rassurer et checkais régulièrement que tout se passait bien pour l’enfant qui avançait inexorablement. Très vite la tête finis par sortir entièrement et je félicitais Cathy à chaque poussée qu’elle entreprenait. Je ne lui avais jamais parlé ainsi. Des mots doux et encourageant me venaient naturellement alors que mon âme âpre ne s’était jamais ainsi exprimée.

Madame Brownley arriva un peu avant les secours. Ma fille était quasiment sortie lorsque je vis une lumière éblouissante. Je basculai en arrière, le nourrisson dans mes bras et perdais tous mes sens. Madame Brownley avait saisi le bébé. Ce fut la seule chose que je vis avant de m’évanouir. Je n’étais plus à Londres.


Les yeux d’Obi me fixent. Son regard me met mal à l’aise. Que n’aurai-je pas donné pour mourir à sa place. J’aurais préféré mourir à sa place. Lui était si parfait. Je l’aime… Je l’aimais de tout mon cœur. Je reste sans bouger. J’ai peur que les soldats reviennent. Les corps de mes parents, mon sang sont tombés sur moi, lorsqu’ils nous ont fusillés. C’est mon cousin Obi qui m’a sauvé la vie. Il est tombé devant moi et a pris les balles qui m’étaient destinées. C’est ainsi que nous nous sommes trouvés face à face et que j’ai vu la vie le quitter. Je n’ai pas vraiment compris ce qui se passait, mais je savais que ma vie ne serait plus la même.

Je respire grâce à un minuscule trou entre le bras de ma mère et la tête de ma tante. Lorsque je casse ma nuque, je parviens à scruter les alentours qui s’offrent à mon regard de cyclope. C’est l’odeur de la mort le lendemain qui me fait sortir. Je ne peux plus supporter l’odeur de la putréfaction. La mort me semble plus douce que ce tourment. Je réussis je ne sais comment à dégager mon bras. Je tâtonne. J'essaye tant bien que mal de faire surface. Le poids sur mes épaules frêles est insoutenable, mais je ne peux pas rester ici… Je ne le veux pas. Je parviens à saisir quelque chose de dur. Je tire. Ça me résiste. Je suis sauvé. Bientôt je sens mes avant-bras sortir, puis mes épaules et me voici, roulant jusqu’au sol. Je reste allongé sur le dos, dans la boue et je fixe de mes yeux ébahis la scandaleuse beauté de ce ciel impénétrable. Pourtant je sais que là où je suis sorti, il n’y a rien, aucune prise. Je ne sais pas comment j’ai pu passer ainsi de la mort à la vie.


Dans ma conscience s’est fait le jour et je sais que c’est Dieu lui-même qui m’a permis ce week-end des rameaux de sortir du tas de corps dans lequel j’étais caché. Je m’appelle Adetola Kelechi. Ma vie aurait pu se terminer brutalement le 6 avril 1968, mais il m’a fait grâce, dis-je à madame Brownley alors que je suis à genoux vaincu dans la cuisine de ma belle demeure. Je pleure toutes les larmes de mon corps. Et je ne peux m’empêcher de m’agenouiller devant celle que j’ai toujours refusé d’appeler maman. Parce que pour moi c’était une trahison inconcevable envers mon sang qui avait été versé en 68. Ma mère d’adoption me tenait fermement mais tendrement dans ses bras d’amour et pleurait avec moi. Ce soir-là, je suis revenu à la vie. C’est ce soir-là que j’ai accepté la deuxième chance que Dieu m’avait donnée.

Ma mère m’a pardonné les souffrances que je lui avaient infligées durant vingt ans. L’amour de Dieu m’a totalement transformé. Je suis subjugué par l’immensité de sa grâce. J’étais aveugle et pourtant il m’a gardé et m’a fait la grâce d’avoir de telles personnes à mes côtés. Je me sens tellement bénis et aimé.


Cathy et moi avons accueilli notre petite Rose, Amara. Elle est notre grâce de Dieu accordée malgré notre infidélité. Nous avons vendu notre belle maison de Chelsea et j’ai quitté mon boulot bien payé dans un prestigieux cabinet londonien. Cathy m’a pleinement soutenu. A vrai dire ce n’était que l’accomplissement de la parole qu’elle avait reçue onze ans plus tôt. J’étais l’homme selon le cœur de Dieu, celui aux côtés duquel elle verrait sa gloire et le Royaume des Cieux avancer.

Je ne sais pas bien encore ce que je dois faire. Mais je m’en remets totalement à la grâce de Dieu. Car je sais que celui qui m’a fait sortir du tas de cadavres dans lequel j’étais ensevelis est aussi capable de pourvoir à nos besoins. Il est Dieu !


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