Terrassé


“Il nous a pardonné toutes nos fautes,

il a effacé le document de nos dettes qui nous accusait,

et qui était contre nous à cause des règles établies.

Et il a détruit en le clouant à la croix.

Dieu a enlevé leur puissance aux esprits

qui avaient autorité et pouvoir.”

Colossiens 2.13-14



Je l’ai bien vu venir le grand homme baraqué, mais je ne sais pas… Je ne me suis pas dit que j’étais en danger. A vrai dire, j’étais un peu étonné par tout ce qui se passait autour de moi. Cette église, je la connaissais comme ma poche. Je me délectais de leurs vies tordues. Il y avait le diacre qui piquait dans la caisse, le frère qui trompait sa femme avec la sœur de l’accueil ; mais le meilleur était les petits arrangements qu’ils faisaient tous avec leur foi ! Et il y avait ma voisine qui mentait constamment. C’était d’ailleurs elle qui m’avait entraîné dans cette église. Je savais bien que c’était parce qu’elle voulait me mettre le grappin dessus, mais je m’en moquais. Si en plus je pouvais joindre l’utile à l’agréable, je me trouvais gagnant.

Mais j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Gaspard Koteki et mon boulot jusqu’à présent c’était de freiner l’église Retrouver les âmes perdues de Montreuil. Vous l’avez deviné, je suis le frère à qui vous donneriez le bon dieu sans confession, celui qui est toujours disponible, qui est plein de bonne volonté, mais qui n’est pas du tout votre ami. Durant les cultes, mon ami dont je tairai le nom et moi veillions bien à ce que rien ne vienne perturber nos affaires. Mais ce mardi-là quelque chose avait changé.

J’avais un autre acolyte dans l’assemblée qui lui avait flairé l’embrouille. Mais moi sérieux… J’étais beaucoup plus fort que lui. Je ne voyais aucun risque d’être démasqué. Il y eut bien ces personnes qui tombèrent au sol, mais pour moi c’était du pipi de chat, du pipeau. Et il y a eu cette lumière vive… Il y avait un homme dedans. Et à l’instant même je reçus un coup sur le visage… Non en fait ce n’était pas un coup. Je le réalisais quand j’ouvris les yeux. J’étais tombé au sol, terrassé.


On me transporta dans une salle à part. J’entendais les frères et sœurs du groupe d’intercession prier et crier sort au nom de Jésus. Je me demandais comment j’avais pu être découvert. Cela faisait six ans que j’étais membre actif et jamais je n’avais attiré l’attention sur moi. Je n’avais même pas crié, même pas fait des bruits suspects et moi, je ne rampais jamais…

Ils me firent asseoir. Mais mon corps, sans force, s'effondrait à chaque fois. Ils tentèrent trois fois de me relever et abandonnèrent, finalement. J’étais encore au sol. Je tentais bien de me mettre debout. Mais rien n’y faisait. Je n’avais plus aucune puissance. Et ce satané… Il n‘était plus disponible. Il avait fui depuis longtemps. Je perdais la notion du temps.

Un homme entra dans la pièce. Son parfum m’était inconnu. Je ne l’avais jamais vu. Ses pas s’arrêtèrent à ma hauteur et il prit une chaise. Asseyez-le ordonna-t-il à deux frères. Les quatre mains se nouèrent autour de mes bras et je les sentis m’asseoir. Je restais là face à un homme d’une trentaine d’années et d’une beauté fabuleuse. C’est ainsi que je rencontrais Léonard Tchehoua.

- Bonjour, Gaspard, me fit-il avec un sourire. Je restais stoïque. Je savais qu’il savait et pour rien au monde je n’allais sympathiser avec celui qui allait m’épuiser.

- C’est un beau jour, n’est-ce pas ?! C’est le jour de ton salut, m’assura-t-il avec un fort accent ivoirien. Si je n’avais pas été dans cette position pour le moins embarrassante, j’en aurais plaisanté avec lui. Mais là je savais que c’était peine perdue.

Il me dressa son pedigree. Il était le cadet d’une famille de huit garçons dont aucun n’avait dépassé l’âge de trente-cinq ans. Lui en avait trente-six. Il m’expliqua donc les raisons qui pour lui expliquaient qu'il pouvait se tenir devant moi et me casser magistralement les c…

Il avait depuis sa délivrance donné sa vie à Dieu. Après avoir achevé une école théologique obscure, il allait de ville en ville, errant au gré des invitations jusqu’à échouer par je ne sais quel malheur à Montreuil, dans mon église de glaçons. Parce qu’eux dans mon église, ils n’étaient même pas tièdes : ils étaient tous aussi froids que le séjour des morts.

“Je suis là pour toi, aujourd’hui !” m’annonça-t-il avec ce même sourire outrecuidant. Comme si moi j’étais heureux d’être dans cette situation. Et comme s’il avait lu mes pensées, il me répondit : “c’est le jour de ton salut !”

Je riais à gorge déployée et ne bougeais plus. Il ne savait pas lui ce que c’était d’être dans ma peau. De quel salut parlait-il ? Ma famille n’avait rien à voir avec la sienne. Chez moi tous les ans on honorait les ancêtres. Mais ça encore, ce n’était pas grand chose. Mes aptitudes particulières, je les avais reçues à quatre ans. J’étais l’aîné de mon père et on ne disait pas non à l’héritage. De toute manière que pouvais-je dire à cet âge ? Je n’avais ni conscience du bien, ni même du mal. Je n’étais qu’un enfant.

Au début, c’était tellement génial. J’avais ce sentiment de toute-puissance. J’étais invincible. Ce que je désirais, il me suffisait de le demander et on me le donnait. Celui qui me résistait, je savais obtenir autrement ce que je désirais de lui. Je n’avais aucune limite.

Mais toute chose a un prix. Les premiers temps, il était léger. Mais le jour où tout bascula, je ne compris pas du tout ce qui m’arrivait. J’ai mangé ce que je ne devais pas manger et depuis ce jour, j’ai un compagnon dont la fidélité est égale à l’humeur d’un ciel de Patagonie. Lorsque j’ai besoin de lui, il n’est jamais présent. Par contre moi…

“Ne pense pas que Dieu n’est pas capable de te délivrer !” dit-il avec conviction. Sa voix était empreinte de douceur, mais il y avait une autorité qui me fatiguait. Il parlait et je l’entendais résonner dans tout mon être ; comme s’il s’était servi d’un mégaphone.

Il récita un passage de la Bible dans lequel il était question de fautes pardonnées, d’un acte cloué à la croix et de dominations livrées en spectacle. Je le connaissais… Je le connaissais ce texte. Mais jusqu’à présent il n’avait jamais touché mon cœur.

Ne te leurre pas, me dit une voix. Il n’y a pas de salut pour les gens comme toi. Penses-tu qu’après tout ce que tu as fait on t’accueillera avec joie. Toi qui divisais et te repaissais de leurs péchés. Tu couches avec Frédérica, tu as volé à une centaine de personnes leurs biens les plus précieux et maintenant tu veux faire amende honorable ?

Je restais sans voix et baissais la tête. Léonard intima l’ordre au groupe d’intercession de redoubler d’ardeur dans leurs prières. Je me sentais vaseux. Mais je ne cédais toujours pas. Je savais que trop bien ce que je risquais de perdre. Si N. me tuait ce serait un gain. Non je ne devais pas même considérer cette proposition de paix.

Léonard posa une main sur moi et resta un instant à mes côtés sans parler ni bouger. Il y avait comme une chaleur qui de son attouchement se diffusait dans tout mon corps. J’en ressentais un profond soulagement. Comme si cela était la seule chose que j’avais attendue depuis des années.

“Dieu veut que tu saches qu’il était là le jour où tu as réalisé que tu te trompais !” murmura-t-il à mon oreille. “Ce jour où tu t’es tranché les veines. Le sang ne coulait pas comme si tu n’en avais jamais eu. Ce jour-là c’est lui qui t’a sauvé. Il a des plans merveilleux pour toi, Gaspard !”

A ces mots, je sentis comme une fêlure en moi. A mesure que Léonard parlait, je la sentais s’élargir. Quelque chose grondait en moi. Mon âme se déchirait et bientôt je ne pus plus retenir mes larmes. Elles perlaient à grosses gouttes sur mes joues et inondaient mon vêtement.

“Sais-tu ce que signifie ton prénom ?” me demanda-t-il alors que je haletais, luttant pour respirer. Je fis non de la tête. “Ton prénom veut dire gardien du trésor ! Prends la place qui te revient.” m’ordonna-t-il aussitôt.

Je le regardai, les yeux humides et secouai la tête pour refuser ce qu’il venait de me dire.

Malgré tout, la clarté se fit dans mon cœur ce jour-là. C’était effectivement le jour de mon salut. J’avais rencontré Dieu quinze ans plus tôt un après-midi où j’avais décidé que ce serait le dernier de ma vie. J’avais volé à mon père une lame de rasoir et avait profondément entaillé mes deux avant-bras. Je m’étais admiré me vider de mon sang, pensant que ma délivrance venait enfin. Mais mon frère avait jailli de nulle part et avait prié pour moi. J’avais vu de mes propres yeux le sang s’arrêter de couler. Tino m’avait donné les premiers soins avant d’alerter toute la maisonnée. Moi j’avais fini par m’évanouir, mais avant cela j’avais entendu dans mon cœur :


“Tu vivras et tu seras gardien de mon trésor !”

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